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Dans l’Ancien Testament, Jérémie se demandait ainsi : « Tu es trop juste, Yahvé, pour que j’entre en contestation avec toi. Cependant je parlerai avec toi de questions de droit : Pourquoi la voie des méchants est-elle prospère ? Pourquoi tous les traîtres sont-ils en paix ? (Jérémie 12,1). Ce sont des questions constantes sur le scandale de la douleur et du mal, de l’injustice et du malheur, que l’on trouvait déjà sur les tablettes babyloniennes et les papyrus égyptiens. Ces demandes sont plus embarrassantes pour les croyants que pour les agnostiques. Jean-Paul II reconnaissait dans Salvifici doloris (1984) : « La souffrance humaine inspire la compassion, elle inspire également le respect et, à sa manière, elle intimide. Car elle porte en elle la grandeur d’un mystère spécifique. »

Prenons justement comme point de départ la définition habituelle du mal et de la douleur comme « mystère ». On entend alors obscurité, énigme et même absurdité. Job, mais aussi le Christ devant son propre martyre, sentait le poids de cette réalité qui aveugle et met en crise le concept d’un Dieu juste et non indifférent à l’histoire et à l’humanité. Le philosophe Epicure déclarait déjà : « Si Dieu veut abolir le mal et ne le peut pas, il est impuissant ; s’il le peut mais ne le veut pas, alors il est cruel ; s’il ne le peut pas ni ne le veut, alors il est à la fois sans pouvoir et méchant ; s’il le veut et le peut, pourquoi permet-il le mal et ne le supprime-t-il pas ? »

Tant de systèmes philosophiques et théologiques ont cherché à ouvrir une brèche dans le citadelle fortifiée de ce mystère, trouvant quelques réponses mais toujours partielles. L’Ecriture Sainte ne condamne donc pas le désespéré qui lance à Dieu son « Pourquoi ? Jusques à quand ? » ; ce cri est même une prière dans beaucoup de psaumes, qui reste sans réponse dans le Livre de Qohélet et beaucoup de chapitres de Job.

« Mystère » a un autre sens, celui de projet supérieur, de dessein transcendant qui ne supprime pas mais dépasse notre rationalité. C’est ce que veut démontrer le Livre de Job et ce qui se trouve à la base de l’espérance chrétienne. Dieu peut donner sens même au chaos, au mal, au néant, à la limite, mais à l’intérieur d’un plan qui est loin d’être aussi systématique et linéaire que ceux que nous cherchons à imaginer et que proposent par exemple les amis de Job. Ce mystère comprend quelques points fixes que Dieu lui-même nous a révélés (qui offrent la possibilité d’un discours théologique supposant la foi).

Avant tout, Dieu n’est pas à l’origine du mal et il n’y a pas de principe divin du mal contrairement à ce que soutiennent certaines religions dualistes qui perçoivent l’histoire comme l’objet du conflit entre un dieu du bien et un dieu du mal ; nous ne sommes pas livrés à une entité obscure comme le Destin grec, et le diable n’est pas l’arbitre incontrôlé de l’histoire.

De plus, une grande part du mal jaillit des limites de la créature et de la liberté humaine que Dieu prend au sérieux. Il ne nous a pas créés comme une étoile liée à des mécaniques célestes rigides : nous sommes des interlocuteurs libres. Le poète allemand Friedrich Hölderlin comparait la création de l’homme par Dieu à l’océan qui se retire pour faire émerger la terre : Dieu « se retire » par respect pour la grandeur de l’homme qui n’est ni son esclave ni son objet mais une personne capable d’adhésion et de refus, et donc capable de produire le mal.

Un troisième point de départ : Dieu n’est pas indifférent à la liberté humaine. Il intervient sous deux modes : avec le soutien de sa grâce qui nous est continuellement offerte, qui passe souvent par le pardon, et avec l’irruption de sa justice ; sa justice n’emprunte pas les voies que nous pouvons concevoir , et sa mise en oeuvre intègre le destin ultime et éternel de l’homme au bref passage de la vie présente. Il en découle plusieurs éléments : la fameuse rétribution pour laquelle à chaque délit correspond un châtiment (qui peut se glisser déjà dans la faute elle-même), la fonction purificatrice de la douleur, le jugement final, etc. Mais il y a également un mal que l’on ne peut pas expliquer par le péché humain et qui demeure un mystère dans le sens négatif.

Enfin, dernier élément fondamental pour le christianisme, avec l’Incarnation, à travers son Fils Jésus-Christ, vrai homme, Dieu […] a franchi le mal, la douleur et la mort […]. Il agit à l’intérieur de l’écorce épaisse de notre histoire pour la conduire, sans la supprimer, jusqu’à une nouvelle réalité annoncée par le Nouveau Testament. Le théologien Hans Küng l’observe à juste titre : « L’amour de Dieu ne me protège pas de toute souffrance, il me protège dans toute souffrance, dans l’attente de la victoire définitive de l’amour. » Et Paul Claudel d’écrire : « Dans le Christ, Dieu n’est pas venu nous expliquer la souffrance mais la remplir de sa présence. »

Source : Cardinal Gianfranco Ravasi – 150 questions à la foi – Mame