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Débat. Certaines personnes déclarent être athées : elles ne croient pas à l’existence de Dieu, et expliquent autrement ce que les religions prétendent éclairer. Pour elles, la foi est une illusion et une absurdité. À l’inverse, pour d’autres, la foi serait ancrée dans la raison. Débat entre Lili Sans-Gêne et Jean-Noël Dumont. Merci à L’1visible pour leur autorisation de reproduire ce débat sur ce site.

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1… Lili Sans-Gêne : Les religions existent depuis des milliers d’années et n’ont jamais réussi à apporter la moindre preuve de l’existence de Dieu. Donc, personne ne peut répondre « oui » à la question « Dieu existe-t-il ? »

J.-N. Dumont : Ce mot de preuve n’est pas de très bonne… foi ! Pensez-vous, ma chère Lili, que si je vous développais une bonne grosse preuve bien ficelée vous croiriez enfin et vous mettriez à genoux ? Qui demande des preuves n’a sans doute aucune envie de croire. Avouez-le : les plus grandes décisions de notre vie, nos amours et nos engagements, sont pris sans preuves. Mais attention ! Sans preuves, ce n’est pas sans raisons ! Par exemple, je n’ai pas de preuves pour croire en celle que j’aime, mais j’ai des raisons de la croire ! Je ne me livre pas à un risque absurde et aveugle ! Vous dites que les religions ne fournissent pas de preuves ? Mais, si trop de croyants donnent des apparences de vies mesquines, combien de saints ont, avec foi et amour, soulevé les fatalités de la haine et de la misère ? La religion ne donne pas des preuves, mais des signes. Pour continuer sur la même comparaison avec la relation amoureuse, je ne peux pas demander à celle que j’aime des preuves de son amour, mais elle m’en donne des signes, des gestes et des mots qui font sens. Sa tendresse n’est pas une preuve (elle peut être trompeuse !), mais elle est un signe. A moi de lui faire confiance ! La foi est de l’ordre de la confiance plus que de la croyance. La religion communique des signes, prières et rites, non des preuves. Laissons cela aux philosophes. Et puis, n’en demandez pas trop ! Quelles preuves pourriez-vous avancer que Dieu n’existe pas ?

2… Lili Sans-Gêne : C’est vrai qu’il est impossible de démontrer que Dieu n’existe pas. Mais c’est à celui qui avance une telle existence de le prouver et non à celui qui n’y croit pas !

J.-N. Dumont : Mais la question n’est pas de croire que Dieu existe, elle est de croire en Dieu ! Une preuve donne un « savoir que… », mais croire en quelqu’un n’est pas un savoir, c’est une confiance, un « croire en… ». Je tiens même qu’il est plus raisonnable de croire en Dieu que d’en nier l’existence. En effet si Dieu n’existait pas il faudrait penser que tout en ce monde est dépourvu de sens. En quoi affirmer l’absurdité de ce monde serait-il plus satisfaisant pour la raison ? Devant la beauté du monde, qui osera dire qu’il est absurde ? Devant les grandes aventures humaines de la science, de l’art, de la philosophie, qui pourra prétendre que cela est absurde ? Non, ma chère Lili, le choix n’est pas entre la raison ou la foi, mais entre la foi ou l’absurde. Or toute notre quête de savoir, tous nos efforts de solidarité, protestent contre l’absurde.

3… Lili Sans-Gêne : Alors dites-moi : si Dieu existe, qui l’a créé, hein ?

J.-N. Dumont : Question astucieuse mais, excusez-moi, mal posée ! Affirmer Dieu, c’est affirmer l’éternelle présence, l’absolu qu’on ne peut prendre dans nos filets. Notre raison n’est pas dépourvue pour affirmer que Dieu existe, mais elle ne peut pas prétendre le capter complètement dans le filet des explications qui nous servent habituellement à expliquer des objets. Si la raison niait qu’il y a des choses qui la surpassent, elle serait bien peu raisonnable ! C’est ce que l’on appelle le mystère. On peut rendre compte des objets du monde en faisant une enquête sur leurs causes antérieures. Dire que Dieu est l’éternel est aussi une manière de dire que notre expérience est devant une réalité inépuisable. Remarquez bien, chère Lili, que j’ai dit inépuisable, mais non pas inexplicable…

4… Lili Sans-Gêne : Nous sommes tous athées de naissance : c’est notre environnement familial qui nous plonge dans le chaudron d’une religion particulière. Celui qui a été endoctriné au berceau garde le plus souvent sa religion « maternelle », par tradition, par confort ou conformisme. Avoir une religion, c’est culturel.

J.-N. Dumont : Il ne sert à rien de dire que la religion est culturelle. Bien sûr, tout geste humain est culturel, c’est-à-dire appris, nous avons même appris à marcher ! Dirons-nous pour cela que marcher n’est pas naturel ? C’est même ce qui est propre à l’homme ! Oui, la religion est culturelle, et par-là elle est propre à l’homme, elle est naturelle à l’homme. Il faut se débarrasser de cette idée fumeuse que « culturel » signifierait « arbitraire » ou « faux ». Une religion est une transmission de beautés, de gestes rituels, de paroles et de signes qui sont les trésors de notre humanité. Notre humanité ne peut s’en priver, elle ne peut pas être totalement privée de symboles. Vous-même, Lili, je suis sûr que vous avez vos rites et des mots que vous retenez dans votre coeur, direz-vous qu’ils sont faux parce qu’ils sont reçus d’une éducation ? Que serions-nous sans éducation ?

5… Lili Sans-Gêne : Prendre conscience de sa « non-croyance » est comme une nouvelle naissance, une bouffée de liberté. L’athéisme rend très responsable face à la vie, contrairement au croyant qui vit comme un enfant : Dieu s’occupe de tout, pardonne tout, etc.

J.-N. Dumont : Certains récits présentent en effet le rejet de la religion comme une émancipation libératrice. Ce sentiment signifie sans doute que la religion était vécue de manière assez infantile et qu’il fallait en effet rejeter des conformismes plus ou moins étouffants. On sait bien ce que la religion a pu aussi charrier de culpabilité et de servitudes. Vivre sans idoles serait une grande libération ! Cette libération peut être nécessaire dans le parcours d’une vie, mais elle n’est pas encore la liberté si elle n’est pas une responsabilité. Dieu n’est pas un metteur en scène qui nous manipule comme des marionnettes. Les chrétiens affirment au contraire que Dieu appelle à la liberté et à la responsabilité en ce monde. Devant Dieu, qui est amour infini, il n’y a rien d’insignifiant, pas de détail négligeable. Devant Dieu nous sommes responsables de ce monde, si beau et si déchiré. C’est à cette liberté-là, d’hommes debout, que Dieu nous appelle.

6… Lili Sans-Gêne : Ce qui me chiffonne avec les religions, c’est qu’il existe des centaines de religions. Pourquoi celle-là serait-elle meilleure ou aurait plus raison que les autres ? Si Dieu existe, quel camp a-t-il choisi ? C’est bien la preuve qu’elles sont toutes fausses !

J.-N. Dumont : On peut aussi bien répondre que l’universalité du fait religieux est la preuve que l’homme est toujours en dialogue avec Dieu, qu’il n’a jamais pu se penser sans la présence du divin ! Les hommes cherchent Dieu de bien des manières, qui ont toutes quelque chose en commun : l’espérance, le repentir, la communion, sont des attitudes humaines universelles. La diversité des cultures permet aussi de souligner ce qu’elles ont de commun. Mais cette diversité est aussi source de violences, car la tolérance est difficile pour les croyants, leur foi est trop essentielle pour être relativisée ! Que faire de cette violence toujours possible dans le rapport entre les religions ? Je crois que ce n’est pas le scepticisme qui vaincra l’intolérance, mais la foi. Cette diversité en effet est un défi. Ce défi est aussi une exigence de dialogue, de rencontre et de compréhension. Quelle est la vraie religion ? La question se pose, car il ne suffirait pas de faire un mélange des différentes traditions, ce que l’on appelle le syncrétisme. Or, humainement, le point de vue le plus vrai n’est pas celui qui fait taire les autres et leur donne tort, mais celui qui peut développer l’écoute et la mise en dialogue. Le chrétien que je suis ne triompherait pas à montrer à quel point les autres religions sont stupides, mais à montrer en quoi elles sont porteuses de vérité. Tel fut, d’ailleurs, le meilleur des missions qui diffusent la foi chrétienne dans le monde, ce que l’on appelle l’inculturation. Pas seulement renverser les idoles mais aussi reconnaître dans la ferveur d’une tradition ce qu’elle a de vérité.

Source : L’1visible – Questions sans gêne sur Dieu et l’Eglise – L’1visible