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Marie est souvent apparue comme une cause de division des chrétiens. Certes, les catholiques et les orthodoxes se rejoindraient dans leur vénération de Marie, mais les protestants se méfient de certaines dévotions populaires. La théologie mariale serait insuffisamment fondée dans l’Ecriture. Cette dévotion serait une idolâtrie qui nous détournerait du Christ, seul médiateur entre Dieu et les hommes. Cette femme, Marie, mise sur un piédestal écraserait toutes les autres femmes. Face à ces réticences parfois légitimes, il est possible de faire plusieurs remarques.

Tout d’abord, Marie n’est pas absente de l’Evangile. Elle y est présente de manière à la fois discrète et décisive. Que Marie soit le nouvel Israël, la nouvelle arche d’alliance, la nouvelle Eve, est fondé scripturairement. Il est symptomatique d’ailleurs que la prière la plus courante à Marie soit biblique. Elle reprend au début la parole de l’ange à l’Annonciation et la parole d’Elisabeth à la Visitation. « Réjouis-toi Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec toi (Luc 1,28). Tu es bénie entre les femmes et Jésus, ton enfant, est béni (Luc 1,42). Sainte Marie, mère de Dieu, prie pour nous maintenant et à l’heure de notre mort. » La dernière partie ajoutée reprend la formule du concile d’Ephèse (431) et demande l’intercession pour les deux moments les plus importants, maintenant où Dieu agit et l’heure de notre mort, temps de combat spirituel. La vénération de Marie a son fondement dans l’Ecriture, non seulement par la parole d’Elisabeth, mais aussi par celle du Magnificat « toutes les générations me diront bienheureuses. » (Luc 1,48) Les siècles continueront de rendre grâce de l’action de Dieu en elle. Par ailleurs, si la Révélation c’est l’absolu dans l’histoire, elle se fonde sur l’Ecriture interprétée par la tradition. Si les huit premiers conciles œcuméniques font l’unité des catholiques, des orthodoxes et des protestants, alors il faut reconnaître la maternité divine et la virginité de Marie.

En outre, la vie de Marie doit se comprendre dans son rapport au mystère du Christ. La maternité divine, la virginité, l’immaculée conception et l’Assomption sont liées directement à l’unité personnelle du Christ vrai Dieu et vrai homme, à la filiation du Père et à la renaissance par l’Esprit, au péché originel et au besoin d’être racheté, à la résurrection du Christ et de la chair. Regarder Marie, c’est contempler l’action de la Trinité. Prier le chapelet, c’est méditer les mystères de la vie du Christ, joyeux, douloureux, glorieux et lumineux. Toute dévotion à Marie est orientée vers le Christ. Si la liturgie honore la Mère, ce n’est que pour magnifier le Fils et l’action de Dieu.

Il reste le rapport ambigu, car écrasant, de Marie comme femme modèle. Tout d’abord, il faut revenir à Marie dans l’Evangile. Marie à Nazareth n’est ni une superwoman ou une reine qui trône de loin, ni une femme passive et soumise. Elle est une femme libre et engagée. Elle ose entrer en dialogue avec Dieu en lui posant des questions. Dieu lui demande son accord et sa réponse libre et responsable. Si Marie a fait le choix courageux de la virginité, elle va à l’encontre de son époque qui magnifie la maternité. Elle n’est pas non plus la femme qui écrase les autres femmes. Ce n’est pas Marie, mais Elisabeth qui est la première femme à prophétiser (Luc 1,42-45). Et la prophétesse Anne suivra de peu Elisabeth (Luc 2,36-38). La première femme qui annonce le Christ n’est pas Marie, mais la samaritaine (Jean 4). De même la première annonciatrice de la résurrection est Marie-Madeleine. […]

Avec Marie, les Eglises catholique et orthodoxe ont une présence féminine, alors que les religions sont souvent masculines, voire patriarcales. Certes, le Christ est l’unique médiateur entre les hommes et Dieu, mais il est un homme. Marie est une femme. Elle nous apporte sa féminité. Marie est l’anti-Eve, qui au lieu de tenter l’homme, l’aide à s’ouvrir à Dieu.

Par ailleurs, le Christ est plus que l’un d’entre nous, car il est certes homme mais aussi Dieu. En revanche, Marie n’appartient qu’au genre humain. Elle n’est pas divine, même si elle est mère de Dieu. Elle est proche de nous. Marie a vécu une foi obscure. « Heureux ceux qui ont cru sans avoir vu. » (Jean 20,29) Jésus, lui, a plus que la foi, car il voit le Père par la vision béatifique. La vie de Marie est marquée par des souffrances : non compréhension immédiate de Joseph, inconfort de la naissance dans une étable, fuite en Egypte, recouvrement au temple, rejet et souffrances de son Fils. La vie d’une femme ordinaire à Nazareth, faite de joies simples et d’espérance, peut aussi ressembler à celle de chacun de nous.

Marie est aussi celle qui se sait sauvée, alors que le Christ n’a pas besoin de la rédemption. Marie se met sous le regarde de Dieu, alors que le Christ est Dieu. Luther ne dit pas autre chose : « Seul l’Esprit Saint peut nous révéler Dieu. La très sainte Vierge part d’une expérience vécue. Elle a été instruite et formée par l’Esprit Saint lui-même qui, seul, peut nous faire sentir et goûter la douceur des choses divines. Marie, elle, a été à l’école de l’Esprit Saint. […] Le coeur de Marie est le parfait modèle des coeurs droits, humbles et dépouillés, qui ont faim de Dieu et qui le craignent. » (Martin Luther, Le Magnificat, Commentaire, Ed Salvator 1967).

Marie écoute la parole alors que le Christ est la Parole. « Marie conservait toutes ces choses et les méditait dans son coeur. » (Luc 2,19 et 51) Marie est grande, non seulement parce qu’elle est la mère du Christ, mais aussi parce qu’elle sait garder la parole. « Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent » (Luc 11,27-28) Marie est grande, car elle a cru à la parole de Dieu. Elle a dit oui au projet de Dieu sur elle. Marie peut nous faire entrer dans cet accueil de la sagesse divine.

Parfois certains méprisent la dévotion mariale, les petites vieilles qui récitent leur chapelet. En fait, la prière avec Marie est le secret des humbles et des pauvres. Ils reconnaissent en elle la première des pauvres du Seigneur. Avec elle on peut chanter le Magnificat : « Il s’est penché sur son humble servante… Le Puissant fit pour moi des merveilles, Saint est son nom. Son amour s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent. Déployant la force de son bras, il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles. Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides. Il relève Israël, son serviteur, il se souvient de son amour. » Prier Marie, c’est entre dans cette humilité.

Ainsi, se mettre à l’école de Marie, c’est reconnaître que l’on a besoin d’être sauvé par le Christ, que l’on est enfant du Père, que l’on ne peut renaître que par l’Esprit Saint, c’est vivre de manière simple dans la foi, c’est espérer la résurrection de la chair, c’est apprendre à méditer la parole, c’est accueillir une présence féminine, c’est entrer dans une humilité et une charité concrète. Avec Jean-Paul II, Saint Maximilien Kolbe, Saint Louis-Marie Grignion de Montfort et bien d’autres, il ne faut « pas craindre de prendre chez toi Marie. » (Matthieu 1,20) Alors que dans la vie corporelle, plus un enfant grandit, plus il se détache physiquement et psychologiquement de sa mère ; dans la vie de l’Esprit en revanche, le croyant, qui est un enfant de Dieu, apprend de plus en plus à devenir dépendant de son Père des cieux, mais aussi de sa mère.

Source : Bertrand Souchard – 42 questions sur dieu : Des réponses simples et concrètes sur le christianisme – Salvator